Sous le métro, la plage !

SOUS LE MÉTRO, LA PLAGE ! de Thierry Brayer

Métro, égouts, carrière et catacombes de Paris à visiter dans un polar !

Combien de mondes parallèles existe-t-il ? Laurent en connaît au moins trois : sa vie de tous les jours qui ne le passionne pas vraiment ; DIALEETIC, un réseau de rencontres par Minitel et celui non moins surprenant des entrailles de Paris.

À partir de réels souvenirs de 1985, Thierry Brayer nous relate les trois vies en une de Laurent. Laquelle va prendre le pas sur les autres ? Et surtout, qui va gagner : Sabine, Agnès ou Philibert ?

Une intrigue comme un polar aussi sombre que les catacombes de Paris. La lumière sera-t-elle au bout des tunnels ?


Avec des illustrations originales d’Éva Morana-Jourdain
et une préface de l’historien des catacombes et des carrières de Paris Gilles Thomas

SOUS LE METRO LA PLAGE


244 pages – 15×21 – ISBN 9782322017454 – Éditeur : BoD
(Ancien titre : Net Mergitur)


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Extrait du roman : Sous le métro, la plage !


I LA FIN

1 nouveau message non lu – 04/12/85

De NET MERGITUR 338
À AGNESDUBOUTDUMONDE
Transféré à : POST-IT
Objet Message 11 et dernier
Les os de Saint-Michel, comme en 1910, emprisonneront les enfants de Barbara le jour de sa fête : pas de miracle ni pour leur père, ni pour les deux musiciens. Geneviève, cette fois-ci, se révèlera impuissante face à toutes les forces virtuelles, quel que soit le réseau, celui d’en haut ou celui d’en bas.Les anges, devenus un démon unique, gagneront quand le téléphone sonnera à l’heure dite et qu’une Cécile décrochera pour son malheur…

 

Laurent prend connaissance de ce message sur son Minitel gris glauque. Il est juste vingt heures. C’est donc ce soir qu’il doit agir même si le message lui dit qu’il n’y aura pas de miracle. C’est vrai que les précédents semblaient plus optimistes, presque une plaisanterie : il n’y a que celui-là qui annonce l’événement comme irréversible et probable.Mais de quoi s’agit-il ?Laurent ne sait toujours pas pourquoi il a été investi de cette mission dont la finalité lui échappe encore. Malgré tout, depuis septembre, il a extrêmement progressé et ce qu’il croyait être un simple jeu est devenu une passion qui risque vraiment de le dévorer, au sens premier du terme ! Il a conscience d’un danger, sans savoir d’où – et par qui – il va venir, et c’est bien là le drame : il est plus curieux qu’il n’a peur !C’est vrai que Sabine le prévient sans l’en empêcher, depuis le début, mais il y a Agnès qui l’encourage vivement : il a tant envie de lui plaire, lui, l’invisible ! Il en a assez de Dialeetic et il croit de façon certaine qu’il pourra décrocher de cette virtualité pour se réapproprier le réseau de sa réalité, après avoir vaincu celui des catacombes, enfin, des carrières et celui des serveurs de rencontres sans suite et sans saveur.Et puis, il sait, bien que ce soit absurde et que la vie n’est pas un roman, que Paris est menacée, semble-t-il, et qu’il aurait la clé : il lui reste juste à trouver dans quelle poche !

NET MERGITUR, ce mix entre la devise de Paris et une sale blague de lycéens gothiques, n’augure rien de bon, car depuis le premier jour, ils n’ont annoncé que des événements qui se sont avérés !

Et si tout ceci ne cachait qu’une autre vérité et que sous le métro, il n’y avait pas que la plage ?

Faut vite aller voir ça de plus près avec Rémy, s’il est réveillé vu qu’il n’est que midi et qu’il ne connaît de ses journées que les après-midis et les nuits !


II LA GENÈSE

Trois mois plus tôt, un matin

Laurent se lève péniblement après avoir tenté de négocier une nouvelle fois, en vain, un sursis avec son réveil aux LED rouge sang, rouge nuit, rouge fatigue : il se couche toujours trop tard aussi ! Il ouvre alors la fenêtre de son appartement pour regarder, en se penchant quelque peu, une tour Eiffel qui se repose, elle, sur le Champ de Mars : il l’envie. Il se sent fier d’habiter Paris alors qu’il regarde sa carte d’identité ; il sait que dans le monde, on l’envie : il est un Parisien, un vrai.

Ce mercredi fredonne son habituelle chanson de milieu hypocrite de semaine ; la routine reprend son labeur et seul le café qui clapote va offrir ce plaisir renouvelé chaque matin à sept heures. Laurent avale les mauvaises nouvelles de la télé : on parle ce matin de l’invention et de la mise sur le marché de la carte à puce pour créer la nouvelle carte bancaire, une révolution ; les commerçants disent que les commissions à payer sont toutefois trop chères. L’Unedic a des problèmes de trésorerie pour les deux millions de chômeurs français, autant que Laurent qui en a aussi pour lui tout seul. Mais personne n’en parle et son compte courant coule tout seul vers un trou sans fond, comme le Nautile, un sous-marin qui va tenter de retrouver l’épave du Titanic à quatre mille mètres de profondeur. Enfin, le PSG a gagné hier soir contre Nancy, grâce à Rocheteau et reste leader de la division 1. Tout se mélange encore, les infos et les rêves qui ne se sont pas évaporés. Laurent les vit une dernière fois avant – sans couper Télématin – de rejoindre à tâtons la salle de bains, plutôt la salle de douche. Il s’immerge brutalement sous un flot d’eau hypocrite passant du chaud au froid, oubliant le tiède, et il en sort aussi vite, brûlé dessus et gelé dessous ; le rasoir électrique sans fil en main, il se déplace dans son appartement à la recherche d’une idée vestimentaire autant efficace que rapide : qu’y a-t-il dans le placard qui pourrait éviter la sortie du fer à repasser ? Il s’assied de nouveau devant la télé qui parle trop fort pour ce qu’elle a d’intéressant à dire. Quatorze degrés à Paris contre vingt à Marseille. Pas juste, ça ! Un jus d’orange bien frais et bien chimique et il reprend sa course contre le temps ; il attrape ses chaussures, en défait les nœuds d’hier avant de les refaire pour que ses pieds sans efforts les pénètrent ; finalement, il s’habille de ce qu’il trouve à moins d’un mètre autour de lui. Il fera une lessive ce soir.

Ou demain.

Le soleil flirte difficilement avec l’appartement de Laurent en ce matin d’automne, juste assez pour le rendre vivant et lumineux. C’est une grande pièce de vie où tout s’articule habilement. Comme Laurent y vit seul, il prête plus attention au côté pratique et efficace du dit endroit qu’au côté décor de musée. Suivant ses besoins, la salle à manger devient bureau qui devient chambre d’ami(e) qui devient salle de télé qui redevient salle à manger ; le canapé est d’ailleurs une logeuse en osier avec un matelas blanc crème dans lequel on peut dormir si l’on n’a pas peur d’être plié en cinq, voire plus, au réveil. La cuisine américaine est malgré son nom plutôt française et l’évier déborde de mauvaises intentions : il sert de placard à vaisselle sale. Sa chambre en revanche ressemble à un endroit de passage, comme une salle des pas perdus où quelques souvenirs féminins traînent encore de-ci de-là. Cette pièce n’est pas son endroit préféré quand il est seul. Laurent aurait bien aimé vivre dans un somptueux loft, mais, finalement, son caractère se prête assez bien à cette intimité, à moins que ce ne soit plutôt son porte-monnaie. Il a d’abord vécu ici avec une jeune femme qui l’a sorti de chez ses parents à dix-huit ans mais après un temps très court, ils se séparaient d’un commun accord.

Surtout elle.

Ce fut au moins son vrai grand premier chagrin d’amour : sa vie s’écroula. Jamais, il ne s’en sortirait, trop dur, la vie !

Quoique.

En tout état de cause, ils ont effectué un partage équitable : lui, les meubles et le papier peint vert à fleurs, et elle, sa liberté…

Laurent est de plus en plus souvent chez lui. C’est son refuge, son coin rien qu’à lui, sa cabane dans la montagne, son havre de paix et sa bouée quand il est trop noyé par la foule. Il y trouve un repos monacal. C’est vrai que le cocooning est devenu son sport préféré. Il s’y sent bien, c’est important. Toutefois, il fait attention à ne pas tourner maniaque et c’est donc par précaution de mauvaise foi qu’il laisse planer, ici et là, une certaine désorganisation.

Ses passions ne lui sont pas encore vraiment apparues. Trop jeune encore ? Il se libère parfois sur une feuille de papier, mais il sait que ce n’est pas encore le moment, qu’il n’est pas prêt, qu’il a encore à apprendre, de lui, des autres. Alors, il lit, magazines et romans, regarde la télé dont le choix des chaines se limite à quatre, gratte sa guitare sans qu’elle ne lui rende bien, joue de son orgue Technics double clavier plus pédalier. Il passe aussi du temps sur son Aquarius de chez Mattel, un superbe ordinateur couleur qu’il branche sur la télé via la prise magique dite péritel. Une sacrée machine avec un puissant Z80A cadencé à 3 Mhz avec un langage de programmation Basic signé du débutant Microsoft, et qui dispose de caractères semi-graphiques de 8×8 pixels pour réaliser facilement des jeux d’arcade perfectionnés jusqu’à la Haute Définition de 320×192 pixels et surtout d’un magnétophone pour enregistrer les programmes pour ne plus les perdre une fois l’ordinateur éteint ! Bref, cela n’intéresse pas grand monde en 1985 à part Laurent qui ne peut même pas communiquer sa joie d’en posséder un à 990 francs à un monde non relié à lui-même ! En ce moment, il s’attarde sur le jeu Advanced Dungeons & Dragons de Mattel pour capturer un monstre autant pixélisé qu’effrayant. Encore faut-il le trouver ! Il se cache dans des niveaux souterrains représentés très sommairement, et le but est de trouver l’échelle qui le conduira toujours plus bas pour aller à sa rencontre. Le suspens du jeu n’est pas dû à son non évident réalisme, mais plutôt à l’idée que l’on s’en fait et de la transposition de sa vie réelle grâce aux rares octets de l’ordinateur. Mais Laurent déjà envisage de s’acheter un Commodore 64 extrêmement puissant, lui, sur lequel on peut jouer à Sos Fantôme en 256 couleurs. Patience et économies.

Physiquement ? Laurent est loin d’être désagréable, mais il passe – d’après lui – le plus souvent inaperçu. Il est de toute façon discret et réservé, ce qui va de soi ; il ne fait pas honte quand on sort avec lui, mais on ne se retourne pas non plus sur son passage. Oui, discret ! Il se vêt normalement, sans plus, ni moins. Il se vante d’être lui-même, sa qualité première, et s’il est (toujours) célibataire, il (se) dit que c’est par choix et qu’il ne subit pas sa pseudo solitude. Enfin, il tente surtout de s’en convaincre avant d’en convaincre les autres. Certains de ses copains mariés l’envient. Ça l’étonne toujours de voir que des gens qui ont dompté l’amour à deux finissent par s’en lasser et désirer l’amour à un, enfin, le célibat. C’est sûr qu’il est agréable d’être libre de ses mouvements, de ses envies et de ses désirs, mais il reste certain que cette situation idyllique peut et doit exister à deux. Il est jeune : il attend donc.

Patiemment.

Il a envie d’elle, qu’il ne connait pas. Il croit la croiser, il croit qu’il va y aller, il y croit. Mais, il se décourage bien vite de faire les premiers pas vers un bonheur qu’il désire autant qu’il fuit, comme pour se protéger.

– Bonjour, je suis Laurent, je vous trouve charmante ! Puis-je vous offrir un verre ?

Il parle si fort avec ses yeux qu’il pense que cela devrait suffire pour convaincre la jeune fille de la table d’à côté ! Mais non, évidemment que cela ne suffit pas…

Et il ne se passe rien.

Pire, il ne s’est rien passé depuis qu’il existe, ou si peu. L’on dira qu’il a encore le temps, que ce léger quart de siècle qui s’est déjà écoulé fut réflexion et patience… Une sorte de pré-sagesse avant d’agir !

Alors, il continue à faire ce qu’il sait faire de mieux : rêver.

C’est sûrement pour ça qu’il vit la nuit. Pour mieux rêver éveillé. Il trouve que Paris devient merveilleuse, débarrassée de ses cafards et cloportes, de ses soi-disant Parisiens qui usurpent leur titre et qui ne l’aiment pas, du moins, pas vraiment. La nuit, il voit Paris nettoyée de l’hypocrisie du monde qui pollue plus que n’importe quelle voiture, raclée de la couche d’inhumanité qui l’encrasse au plus profond de ses pavés, lavée de toutes ses puanteurs d’indifférences qui ont remplacé le parfum de son métro. Pour Laurent, Paris, à cette heure-là, redevient Paris. Il a doucement développé une haine contre ceux qui prétendent l’aimer. Il devient même irritable et a envie de s’interposer, presque de frapper, si jamais l’on en parle, en bien comme en mal.

Bien sûr qu’il exagère.

Aussi souvent qu’il peut, il sort la nuit serrer de ses bras sa fiancée d’ombres claires et de lumières obscures, ou le contraire. Il arpente ses artères, avenues, rues et passages. Il admire ses bâtisses, immeubles, maisons et boutiques. Il traverse ses squares, parcs et jardins. Il grimpe ses collines, ses buttes et ses monts. Il suit ses quais et bassins. Il remonte son canal et attend à ses écluses. Les rues de Paris sont comme les lignes de sa main, sinueuses et incertaines quant à leurs destinations. Il les prend une à une, sans bruit, pour se faufiler tendrement, silencieusement, amoureusement. Chaque carrefour est un choix, mais quelle que soit la direction, la récompense l’attend toujours, car Paris, pour lui, est un cadeau plus beau à chaque instant.

La nuit est son autre jour.

Mais ce matin, la réalité tanne Laurent. Aussi, sans engouement, claque-t-il la porte et part-il travailler. La journée se passe sans aucun intérêt. Il est employé depuis trois ans dans une grande banque à taille inhumaine et il saisit sur un Minitel toute la journée des ordres d’achats et de ventes de valeurs mobilières ; cet endroit où il passe trop de temps sent le mégot froid, le tabac chaud et le café brûlé. Ses collègues, qu’il appelle les costumes-cravates, – ça fait vraiment cliché, mais la vie en propose tellement ! – parlent un langage qu’il ne veut plus comprendre, composé de chiffres directement sortis des imprimantes à bandes qui crépitent à longueur de papier et de journée, et d’objectifs à la con. Déjà qu’il a du mal à communiquer, il ne comprend pas leurs plaisirs quand telle ou telle action monte ou chute ; leurs propos sont canulants et leurs attitudes sont fardées. Laurent exècre ce quotidien ; son travail n’est pas une vocation, mais une erreur du hasard : son erreur en tout état de cause. Pourtant, au début, il y a pris goût, rêvant de profils de carrière magiques et sans douleur vendus par les recruteurs-arracheurs-de-dents. Mais, au fil d’un temps bien gris, l’envie de travailler s’est évaporée et il ne reste juste que le besoin de travailler pour manger. Il y vient chaque matin, laisse au vestiaire sa personnalité et s’auto remplace par un employé de moins en moins modèle et sûrement pas du mois. À peine parle-t-il aux pauses café et aux déjeuners, sauf à Olivier. Il n’est pas rare le matin qu’on lui dise bonjour deux fois, car la première fois on ne l’a pas vu, ou alors c’est qu’il ne s’était pas assez montré. Il n’existe plus ? Tant mieux, ici n’est pas lui. Il se sent alors d’une autre planète. Ni mieux, ni pire, mais autre. Loin, si loin de tout ça. Aussi s’est-il refermé, comme un coffre Fichet Bauche, gardant ses secrets définitivement pour lui. Doucement, au fil des jours, il a sculpté une haine farouche et solitaire contre presque tous ses collègues. Doucement, si doucement, comme chaque millimètre que l’on prend tous les jours lorsqu’on est enfant sans réellement se rendre compte qu’on a fini par grandir de vingt centimètres, imperceptiblement, mais irrémédiablement. Parce qu’il est autodidacte, il veut aujourd’hui prouver à ceux qui semblent l’agresser moralement que les diplômes ne font pas l’intelligence et qu’il faut qu’on le respecte. Il ne sait pas comment, pour l’instant, mais il réussira, même si cela ne sert absolument à rien, sinon à son ego.

Un jour peut-être, même dans vingt ou trente ans.

Juré, craché.
Pour le moment, chaque effort volontaire qu’il fait se heurte à une hiérarchie quelque peu caractérielle, voire psychopathe, en tout cas mauvaise à coup sûr : elle a le pouvoir, donc elle a le savoir ? Elle a mis Laurent là pour qu’on l’oublie, mais Laurent, lui, ne s’oubliera pas et une guerre froide a discrètement débuté. Il pense qu’il va le gagner, ce combat, lui, l’employé tellement individuel contre une société trop générale. Et il partira, vainqueur…

Arrogant, Laurent ? Non, blessé…

Et le soir ne revient jamais assez vite. Quand il se pointe, Laurent se connecte alors sur son Minitel pour regarder quelques infos sur tout et rien, et surtout consulter ses messages comme on ouvrirait sa boîte aux lettres. Merci les PTT et la Téléphonie Industrielle et Commerciale, alias Telic Alcatel, d’avoir fabriqué cette génialissime machine. Merci à l’État français de l’avoir mise sur le marché pour que les Français soient au faîte de la technologie et pour que ce grand pays du vieux continent dépasse pour longtemps les Américains avec ce matériel hypersophistiqué qu’ils ne nous envieront pourtant jamais !

Étonnant non ?

Composer le 614 91 66 puis taper le nom d’un serveur se fait en un instant sans que les doigts habitués et précis de Laurent ne croisent son regard déjà fixé sur l’écran vert foncé qui va parler. Il tapote rapidement sur le clavier peu convivial et bruyant, comme les talons d’une femme sur un parquet trop poli pour être honnête, le nom d’un serveur télématique. Certes, il ne va pas sur le serveur de La Redoute ou de la SNCF mais sur celui de Dialeetic, mélange anglo-commercial savant et lucratif de dialogue et télématique, une sorte de lieu où ceux qui sont seuls peuvent parler à ceux qui sont seuls. À Laurent le monde et les dialogues sans distance : dialoguer ici veut dire parler – pardon écrire – avec une autre personne qui répond en Dial si elle veut communiquer. On peut donc avoir multitude de dialogues, mais jamais à plus de deux personnes. Sinon il y a les salons, des sortes de forums ! Tout le monde parle à tout le monde en même temps. C’est de la cacophonie ! On paie au temps passé : Laurent va apprendre à être précis et direct pour ne pas verser directement aux PTT tout son salaire par virement en fin de mois.

Le jeune minitelonaute retrouve alors sur des forums de discussion en temps réel des habitués de la virtualité, comme dans un café, et chacun y va de ses histoires et de ses vies réelles ou inventées. De hasards en hasards, de vies en vies, l’on voyage. Et Laurent en fait des kilomètres ! Sa quête n’est pas précise, mais évidente : trouver l’autre – il n’y a pas de s à autre ! – peu importe où elle est, pourvu qu’elle y soit ! Aussi, dialogue-t-il avec des inconnues – il y a un s à inconnues – de tout, de rien, suivant l’humeur. Et il est enfin lui, sans tabou. Difficile de comprendre pour ceux qui n’ont jamais essayé ce type de communication ! En un rien de temps, il est l’ami de toujours, l’ami d’enfance, l’ami du futur, bien que le mot ami soit trop fort. En un autre rien de temps, il redevient anonyme : ça va très vite, dans les excès. Lui et elles se parlent, sans la voix, avec les mots et les lettres grossières qui dansent sur l’écran. La vie devient simple et les sentiments de gêne, de honte, de jugement disparaissent. Non, mieux, ils n’existent pas. C’est presque trop facile, trop bien. Ça peut durer des siècles ou des secondes entières. Et puis tout meurt, comme ça, comme un amour furtif quand les premiers vents d’automne balaient les souvenirs d’un été de porcelaine sans la musique brûlante de Mort Schuman.

Et les histoires virtuelles s’enchaînent aux histoires virtuelles, sans que cela n’aille jusqu’aux rencontres réelles à chaque fois. Cela lui a offert des souvenirs solides pourtant, mais il n’en parle pas. Il se trouve sur ces sites des femmes qui ont juste envie de parler. Ce n’est pourtant que le reflet de ce qui se passe dehors, dans la rue. Si les dialogues sont sains, ils revêtent souvent une image erronée devant ceux qui n’ont, bien sûr, jamais essayé. Aussi, s’il devait présenter à un de ses copains une fille trouvée là-dessus, inventerait-il et dirait-il qu’ils se sont rencontrés dans la rue ou en boîte, alors qu’il n’y va jamais. Il n’a pas honte, mais ne veut pas défendre sa vie auprès de ceux qui ne le comprendraient pas.

Et puis de toute façon, il n’en rencontre pas.

La route est longue vers l’Idéale et pas très passionnante pour le moment.

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Un extrait du roman Sous le métro la plage : DIALEETIC



CeDIALEETIC0 chapitre traite de « ces nouvelles façons » de rencontrer via « Meetic », « Attractive World » et autres « Edarling ». L’action se passe en 1985, et Laurent passe nombre de ses nuits sur le Minitel en consultant le service de rencontres 3615 DIALEETIC à la recherche, d’après lui, de son âme-sœur !

[…]

Et Laurent réfléchit au monde virtuel de Dialeetic, dont est totalement dépendant, sans comprendre pourquoi il n’applique pas dans la réalité ce qu’il a appris derrière son clavier. Sur ce serveur télématique, les femmes, les hommes et les autres se créent une fiche succincte où ils inscrivent leurs vérités, sur eux ; soit celles qui les arrangent, soit – et c’est pire – celles qu’ils croient être les leurs, avec mauvaise foi et souvent – c’est encore pire que pire – avec bonne foi.

Chacun se défend d’être unique alors qu’en fait…

Laurent a fini par deviner ce qui n’était pas écrit dans ces quelques mots de présentation, dans ces quelques phrases peu sensées, mais censées résumer une vie et laisser inconsciemment transparaître une certaine personnalité. Et si cela ne suffit pas, on peut lire aussi la fiche plus descriptive du physique pour être sûr que l’on pourra enfin tomber amoureux de façon certaine !

Malgré tout, cela ne suffit pas : ensuite, il faut passer le test du Dial et engranger des points dans la conversation pour devenir l’Élu.

Dialeetic est une société anonyme à but lucratif : son rôle est de gagner de l’argent qui doit sonner juste et bien peser sur le trébuchet ! C’est bien normal et personne ne peut le lui reprocher. Mais là où le bât ne va pas tarder à blesser les humains qui s’y précipitent, c’est à moyen terme. Dialeetic et les autres serveurs Minitel de rencontres (les roses et les autres) ont commencé à modifier foncièrement notre façon de vivre nos sentiments. Certes, les rencontres grâce à ce service sont plus faciles, ce qui serait plutôt positif, mais les ruptures aussi deviennent plus simples et plus rapides : naguère, lorsque l’on rencontrait une personne, on savait qu’il serait assez difficile d’en rencontrer une autre le lendemain ou le surlendemain. L’approche réelle était soumise à de nombreux facteurs comme la timidité, la chance, le culot, etc. On ne se jetait pas vers l’autre comme ça mais on n’était pas contre la possibilité de lui donner une chance : moralité, à cette époque, on s’attardait à comprendre celui ou celle que le destin avait lui seul mis à notre portée sentimentale car il n’y en aurait pas d’autre de si tôt. On savait surtout que les occasions étaient rares et difficilement renouvelables !

Aujourd’hui, en 1985, presque l’an 2000, dès qu’une personne ne ressemble pas à son idéal à quatre-vingt-quinze pour cent, on la jette pour tenter de trouver mieux dès le lendemain et s’approcher des fameux cent pour cent de réussite. Dialeetic est devenue la rue du commerce, la place du marché, loin de l’épicier du coin : on y fait ses courses et il y a du choix. Non seulement il y a des pâtes, mais de toutes formes, de toutes marques et à tous prix ! Alors, on prend, on essaie et on reprend et ainsi de suite : plus terraterrement, on rencontre et on jette rapidement avant de reprendre et de rejeter, le tout sans fin et encore plus rapidement. Simplement parce qu’on trouvera – on le pense – toujours mieux. Par définition, on trouve toujours mieux que mieux : mais sait-on que la quête du mieux n’est pas sur une ligne droite, mais sur un cercle, franchement vicieux. Et un cercle, on le sait : ça boucle ! On ne s’arrêtera jamais et l’on ne verra même pas que l’on est revenu au point de départ, à tenter de séduire à nouveau cette même personne qui nous avait déplu pourtant il y dix ans, et puis qui tout à coup semble faire l’affaire pour d’autres qualités qui apparaissent. Et ainsi, l’on recommence, c’est un jeu pernicieux et vorace. L’option gagnante n’existe pas.

Et l’on va tourner ainsi pendant longtemps !

Et c’est quoi, mieux ? Dans mieux, il y a la nouveauté : c’est elle qui fait que le mieux est toujours plus attrayant. On ne peut rien contre le plaisir de la découverte et de la possession ! Bien sûr, trop vite, la nouveauté perd son principal attrait et on quête vers une nouvelle nouveauté, une mieux !

Puis on se plaint de ne pas trouver son alter ego ! Laurent – et vous peut-être ? –, après des centaines de tentatives de rapprochement, a sûrement rencontré cette femme idéale. Mais au lieu de lui avoir rapidement, par peur de gagner, trouvé des défauts définitifs et éliminatoires, il aurait dû s’intéresser à ses qualités profondes et oublier que dès le lendemain matin, il trouverait – ou trouvera – sûrement mieux. La quête du bonheur semble plus intéressante que le bonheur lui-même !

Veut-on vraiment gagner ? Dans les annonces sur le serveur, chacun réclame un idéal impossible à atteindre, pour que justement l’on ait cette excuse d’inaccessibilité afin de chercher encore et toujours. Et si jamais quelqu’un répond aux impossibles critères fixés – ça peut arriver ! – on devient sourd : on se dit que ce n’est pas possible et on zappe aussi, nouveau terme à la mode pour nos belles années 80.

Alors, dans tous les cas ou presque, juste avant que l’on se soit promis autant à soi qu’à l’autre une envie réelle de continuité, il s’ensuit une fin de non se revoir, presque tacite. Est-ce cela la véritable quête : de conquérir, de séduire, de se rassurer sur sa dite séduction avant de recommencer ? Et c’est valable pour les femmes comme les hommes : égalité, justice, parité, échec ! On se voit unique, sans défaut, parfois même déçu de l’autre qui lui, a triché, bien sûr, nous donnant encore une nouvelle excuse suprême de zapper son partenaire qui devient subitement ex ! On se disait pourtant libres et prêts à vivre des lendemains qui vont chanter ! On se rassure en s’affirmant que l’autre n’était pas cet autre et on finit par l’exécuter sans jugement : le coup de foudre n’a pas eu lieu, c’est le coup de grisou qui résonne. Amen ! Ça casse sans passer, pas d’autres choix ! Ça va très vite.

Et d’autres attendent déjà en dial, c’est ça le pire !

Les salles d’attente des psys ne devraient pas désemplir au vu des tortures cérébrales que l’on s’inflige !

Quel idéal finalement cherche-t-on ? Quelle est sa réelle quête ? Que cherche-t-on ?

L’Amour ?

Ou autre chose ?

Là où les ingénieux inventeurs de Dialeetic sont les plus forts, c’est qu’ils ont réussi à vendre un produit qu’ils n’ont pas mis en vitrine : le sexe ! Certes, il y a des petits cœurs pixélisés noirs et blancs sur la page d’accueil plutôt que des petits culs qui seraient trop vendeurs et trop sincères ! Personne ne se le cache, mais personne ne se l’avoue : les rencontres sont quand même à but quasi sexuel.

Donc pas d’amour ?

Si ! Car le plus cocasse dans ces rencontres, c’est que chacun passe un temps fou à ne pas montrer cette envie de corps. Et on se la joue protocoles et attentions, présentant longuement son CV, son passé, très peu son présent et en se mentant sur son futur, que l’on voit tout autre que celui vendu. Tout ça pour aboutir à une partie de jambes en l’air qui ne nécessitait pourtant pas tous ces préliminaires hors sujet et finalement inutiles.

Non, pas si inutiles ! Cela s’appelle la séduction ! On vient chercher du sexe en disant sincèrement haut et fort qu’on veut de l’Amour. La méthode Coué fonctionne à merveille. Et ce sexe passé, on retourne sur le Minitel, et on repart de plus belle, chercher l’Amour, ce postulat de départ…

Heureusement, Dialeetic nous promet que l’on va trouver l’âme-sœur ! N’empêche qu’il fait tout pour que l’on ne la trouve pas trop vite car il serait obligé de fermer boutique : son rôle est lucratif, rappelons-nous ! Donc, il doit nous le faire croire tout en nous empêchant de réussir ! En proposant des forfaits sur de longues durées, Dialeetic est en contradiction avec son désir de nous faire rencontrer l’autre rapidement.

Ainsi, on est ferrés ! Celui qui trouverait sa perle le premier jour, le premier soir, résilierait-il son abonnement pour se consacrer à cet avenir concret et mérité ?

Oui ! Pour se consacrer à sa quête en totalité et lui donner la chance et le temps d’exister.

Non ! En réalité.

On va le garder au chaud, son abonnement cher payé, pour plus tard comme s’il fallait l’amortir et envisager la déjà fin de l’amour en cours. Moralité, on se réserve un petit matelas en cas de chute affective. Mais si on ne donne pas toutes ses chances à l’amour, il ne peut s’exprimer et il meurt de façon prévisible : on n’a pas vu qu’on l’a soi-même tué ! Parce que même en pleine idylle, on continuera à aller consulter ses messages. Si sa moitié de couple commet une petite erreur, on part : avant, on communiquait pour résoudre ; aujourd’hui, on se tait pour dissoudre et on retrouve son ami Dialeetic pour une nouvelle histoire.

Etc.

Alors, le piège Dialeetic a fonctionné : on est devenu Dialeeticiens à vie, car Dialeetic crée du célibataire, c’est son fond de commerce : il n’a aucun intérêt à ce qu’on trouve son double ou sa moitié et il travaille à cela. Les marchands de collants créent des collants qui s’usent rapidement, sinon ils n’existeraient plus ! Dialeetic crée des couples jetables, et doit tout faire pour qu’ils ne durent pas tout en certifiant pourtant le contraire ! De la même manière que l’on offre aux jeunes danseurs, en boîte, leurs premiers verres d’alcool, leurs premières cigarettes, leurs premières doses de drogue, Dialeetic propose un premier abonnement gratuitement… Ensuite, naît l’addiction, l’éternelle addiction.

Des escrocs ? Non ! Des professionnels qui ont des comptes (financiers) à rendre à leurs actionnaires… mais cela n’excuse pas tout !

Dialeetic dit que chaque jour il y a deux cents couples qui se forment : c’est rassurant ! Dit-il que chaque matin, il y a cent quatre-vingt-dix-neuf couples qui se séparent ? Le problème est qu’il y en a un – un seul – qui a passé le cap du bon espoir vers le delta du bonheur et qui vivra heureux et qui aura beaucoup d’enfants. Dialeetic en fait sa pub et cela suffit à faire rêver tout le monde ! Il est vrai que l’on pense toujours plus à la petite chance que l’on a de gagner au loto qu’à la vingtaine de millions de chances que l’on a réellement de ne pas gagner ! Et puis ceux qui gagnent, ne rejouent-ils pas pour finalement tout perdre de nouveau ?

Bref, on est manipulé par des instances lucratives et télématico-intelligentes et le dieu Dialeetic règne déjà sans concession sur nos rêves pour le plus grand bonheur de ses actionnaires, mais aussi pour les plus grandes désillusions de ses abonnés qui sont même capables de le remercier ! Il n’y a pas de quoi, vraiment !

Ultime paradoxe : comment peut-on avoir confiance en quelqu’un qui est venu chercher l’autre sur ce serveur ? Partant du principe du qui a bu boira, on sait que quelqu’un qui est venu ici risque de revenir un jour ou l’autre, puisqu’on sait comment ça marche et ce qu’on peut y trouver. Comment vivre avec cette épée de Damoclès qui s’abattra dès le premier faux pas ? Sans doute, doit-on trouver quelqu’un qui ne serait pas accroc, quelqu’un qui serait capable de fumer une cigarette et de s’arrêter aussitôt !

Ça n’existe pas !

Et le temps passe… De quoi avoir peur ! Comment cela sera-t-il dans trente ans ?

Si on était au XXIe siècle, on dirait : aujourd’hui, on se rencontre par Dialeetic, on se fait l’amour par Webcam et on rompt par SMS. Mais ce n’est pas le cas et on est toujours en 1985 : toute cette technologie pour un hypothétique monde moins attrayant qu’on veut bien nous le vendre et ces mots futuristes n’existent pas.

Heureusement !

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Préface de Gilles Thomas, historien des catacombes et des souterrains de Paris


Le monde souterrain est un univers à part, dont les ombres et les mystères n’ont jamais cessé d’exciter les curiosités comme de favoriser la propagation de légendes. Paris n’échappe pas à la règle, d’autant plus que de savoir qu’il existe des galeries qui circulent sous la capitale ne peut qu’amplifier le phénomène et exacerber la curiosité : la ville-lumière par excellence recèlerait une part d’ombre non pas insoupçonnée, mais mal connue ?

Plus prosaïquement, sous Paris, à partir de la fin du xviiie siècle, s’est développé un réseau de galeries créé pour connecter entre elles les différentes exploitations souterraines autrefois sous la campagne environnant la ville, mais devenues parisiennes suite au développement de l’urbanisation. Ces galeries sont en fait le résultat des travaux de consolidation entrepris par l’Inspection des carrières fondée le 4 avril 1777. Comme elle s’ingénia à consolider les voies publiques en faisant édifier de puissants massifs de maçonnerie à l’aplomb des façades des maisons, et que celles-ci ont une fâcheuse tendance à être relativement alignées les unes à côté des autres dans ce qui s’appelle des rues, il en résulta l’établissement d’une doublure topographique souterraine du Paris de l’époque.

Or les souterrains ont toujours fasciné l’homme comme par réflexe atavique, mais avec ce paradoxe d’attraction / répulsion qui est le propre de ce qui est caché sous la surface du sol : on aimerait y aller voir pour satisfaire une curiosité que certains qualifieraient de malsaine, tout en n’osant pas forcément faire le pas qui s’impose, ne sachant ce qui se cacherait au-delà de l’obscurité que l’on y perçoit. Cette fréquentation des anciennes carrières souterraines de la capitale, que par un raccourci simplificateur l’on désigne plus couramment par le simple mot de carrières, remplacé par un usage excessif et abusif du terme « catacombes », raccourci en Catas, voir Ktas, n’est pas un phénomène récent comme l’on va voir.

Aussi loin que remonte l’existence de carrières sous Paris au sens large, de telles légendes circulèrent. Ainsi vers l’an mil, au niveau de l’actuel jardin du Luxembourg (Ve arrondissement), se trouvait le château de Robert II dit le Pieux. Cette construction était située dans une vallée de verdure, un « val vert », à l’époque hors les murs de l’ancien Paris. Au début du xiiie siècle, ce château à l’abandon fut investi par une population marginale de vagabonds et de malfaiteurs qui en firent leur repaire. Ils attaquaient les voyageurs qui passaient sur la route d’Orléans située à proximité et le soir venu, se rassemblaient dans les ruines du château pour y partager leur butin et s’y reposer. La silhouette fantastique des ruines déformée par la lueur des feux, les voix qui y étaient parfois entendues et la réputation de ce lieu devenu malfamé suffirent à créer une réputation définitivement négative au site : on pensait qu’il était désormais hanté par le diable et habité par des fantômes d’où l’expression « aller au diable Vauvert » et ses dérivés. Lorsque les Chartreux prirent possession du lieu, ils s’engagèrent à en chasser les démons. La légende veut qu’ils combattirent trois jours et trois nuits sans discontinuer, au milieu d’un tonnerre assourdissant, de fumées et d’un « brouillard noir et puant » avant de mettre Satan en déroute. Ces aventures diaboliques furent néanmoins promises plus tard à une certaine popularité puisque Gérard de Nerval, dans ses Contes et facéties parus en 1852, raconte l’histoire d’un monstre vert qui circule dans les ruines de Vauvert, au « Château du Diable » ! Ce qu’évoque aussi Vassilis « Basile » Alexakis dans son prochain roman[1] à paraître chez Stock.

Quelques siècles plus tard, le duc d’Orléans passait également lui-même à la fin du xviie siècle des nuits entières dans les carrières de Vanves et de Clamart (deux communes limitrophes de Paris) à invoquer et à appeler le Diable. Sans promettre le diable, ni chercher à le montrer – comme le firent pour des Parisiens intrépides, crédules et acceptant de payer monnaie sonnante et trébuchante, aux xviie et xviiie siècles, successivement un dénommé César à partir d’une carrière à ciel ouvert appelée la Fosse aux Lions (près de l’actuel asile psychiatrique Sainte-Anne) puis un sieur Delafosse dans les carrières à plâtre de Montmartre – le portier de l’Observatoire de Paris (le « premier du monde »… civilisé) continuait d’exploiter la naïveté de nombreux visiteurs en profitant de leurs bourses, ce que nous narre Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris : « Curieux de visiter ces carrières abandonnées, je suis descendu par les caves de l’Observatoire. Jadis un portier hâbleur vous faisait voyager pendant deux heures dans une espèce de labyrinthe, sous l’enceinte de l’Observatoire seulement, et vous persuadait faussement que vous étiez sous telle ou telle rue. Dans un endroit où il se forme des stalactites, il criait aux crédules Parisiens : “Vous voilà sous la rivière de Seine”. Il gagnait de l’argent par cet impudent charlatanisme. Tels étrangers ont cru avoir passé sous la rivière, qui n’avaient pas quitté les caves de l’Observatoire… »

C’est cette même Seine qui va jouer finalement un rôle clef dans ce roman de Cécile 2211, un cataphile qui va nous entraîner à la poursuite de la recherche à la fois de son âme sœur et d’un accès à la « Mecque » des réseaux souterrains : les galeries de servitude au niveau des anciennes carrières, ces racines géologiques des monuments emblématiques de la ville-capitale que sont les fameuses « catacombes de Paris ». « Cataphile », voici un drôle de mot lâché, une néonymie apparue au tout début des années 80 (et véhiculée par l’étude de Barbara Glowczewski[2] publiée en 1983) avec le même succès que le mésusage pour Paris du vocable « Catacombes » en 1782 par simple analogie avec celles de Rome[3].

Autant ce terme de « Catacombes » a tout de suite été adopté par la population et détourné de l’usage restrictif pour lequel il avait été pensé[4] tellement le choix s’est révélé judicieux (de nos jours on parlerait d’une trouvaille marketing incommensurable et on encenserait la société chargée de la création de néonymes ou sigles qui aurait été payée pour le trouver), de même pour celui de « Cataphile ». Aussi en 1985 une autre déclinaison du mot apparut sous la plume de Jacques Chabert alors président du SpéléoClub de Paris, pour désigner ceux qui commençaient à dégrader ce patrimoine souterrain non pris en considération par l’administration [5] ; il les désigna sous le vocable de « cataclastes ». Mais ce nouveau terme ne fut jamais repris par les journalistes, « Cataphile » ayant eu le même succès indétrônable que « Catacombes » ; pourtant le verbe grec philein signifie indubitablement aimer, et en principe qui aime respecte. En revanche, si le mot est tout récent, trente ans comme la plupart d’entre nous, la chose[6], elle, remonte aux prémices de l’Inspection des carrières. Le 9 mai 1777 (soit un mois après la création de ce service) un dénommé Dupont, qui n’était pas n’importe qui[7], écrivait : « Nous avons des gens qui viennent la nuit et les fêtes dans nos carrières. Ils nous débouchent les puits. J’ai le nom de trois et la demeure de deux que je viens de donner à M. le lieutenant de police ». Ce qui est, reconnaissons-le, un inconvénient moindre que ceux, déjà d’actualité en cette fin xviiie, « qui peuvent résulter d’un asile impénétrable et toujours ouvert à cette multitude de malfaiteurs inséparables d’une capitale immense et des réserves que pourraient présenter ces cavernes à des mutins qui seraient tentés de s’y réfugier, pour s’y maintenir dans une indépendance funeste à leurs concitoyens », lit-on dans le « Premier Mémoire manuscrit de Guillaumot », datant de janvier 1777.

Mais ce n’est pas parce qu’une habitude ancienne est tolérée qu’elle en est pour autant légale. Elle devint même parfaitement répréhensible à partir de novembre 1955. Qui sait d’ailleurs que cette législation empêchant d’aller impunément sous Paris date de la guerre d’Algérie ? Le 3 avril de cette année-là, devant l’évolution des « événements » et de la situation, une loi fut prise permettant aux préfets de recourir au couvre-feu s’ils l’estimaient nécessaire ou plus exactement, son article 5 donnait pouvoir aux préfets d’interdire la circulation des personnes ou des véhicules dans les lieux et aux heures fixés par arrêté, ce qui peut s’apparenter à un couvre-feu même si le terme n’apparaît pas dans le texte. D’où en conséquence l’arrêté du 2 novembre 1955 qui interdit à toute personne de pénétrer et circuler dans les anciennes carrières souterraines de Paris sans autorisation. Et n’est-il pas amusant de réaliser que c’est depuis le 2 novembre (« jour des morts » et donc lendemain de la Toussaint), qu’un arrêté jamais aboli interdit de pénétrer sans autorisation dans les « catacombes », extension de l’« empire de la mort » ?

Par ce livre nous n’assistons donc pas à la naissance d’un phénomène, un épi-phénomène il est vrai à l’échelle des bouleversements de la planète… quoique… mais à l’écriture de ses plus belles pages. C’est en effet au tout début des années 80 que concomitamment la police et les médias s’intéressèrent à cette population « étrange et pénétrante », ce microcosme que certains appellent le catacosme, puisque sous Paris tout est Cataquelquechose : une catafille, un cataflic, une catastar, une catalampe, un cataposte, un catatract, etc. Le ministère de la Culture comme on l’a vu via le mémoire de Barbara Glowczewski voulut également y aller voir. C’est aussi à cette même époque, ce qui ne nous rajeunit pas, que Jacques Chirac alors maire de Paris voulut essayer de « normaliser » la fréquentation et qu’en découla la création de la FPAC (Fédération pour la protection des anciennes carrières souterraines), union d’associations qui devait devenir son interlocuteur unique pour toute demande officielle concernant les sous-sols catacombesques de la ville. C’est aussi de ces années-là que date le fameux « Sous Paris ça grouille », dossier inégalé pour la presse franco-française (Cocorico !) dû à la pertinence de John-Paul et Leslie Lepers dans L’Écho des Savanes ; on note également à la même époque l’article du Figaro magazine titré « Les étranges nuits de Paris à 35 mètres sous terre », dont les photos étaient signées d’un certain YAB qui n’était pas encore allé voir sous d’autres cieux plus aériens et plus rémunérateurs, dans lesquels il gagna ses titres de noblesse (eh oui, je parle bien de Yann Arthus Bertrand).À cette époque le commandant de police honoraire Jean-Claude Saratte, préfacier du livre de Gaspard Duval[8], créa l’ÉRIC (Équipe de Recherche et d’Intervention en Carrières) afin de joindre l’utile à l’agréable : continuer de circuler sous Paris endroit – ou plutôt envers de la capitale – découvert avec son comparse Rousselet, un autre Jean-Claude, par passion pour la spéléologie, et être reconnu comme autorité de surveillance de ces lieux. Il fut un grand Monsieur des carrières, et termina en Seigneur. Les cataphiles ayant organisé le samedi 10 juin 2000 une manifestation souterraine comme il se doit pour le départ en retraite de J.-C. Saratte, celui-ci vint les saluer amicalement, ce que ne manqua pas de relever le journal Libération une semaine plus tard sous le titre Soirée d’adieux dans le ventre de Paris pour marquer ses « 21 ans de déambulations, 800 descentes et 5 000 km parcourus dans les 300 km de galeries souterraines de la capitale ». Bonne retraite et longue vie à toi Jean-Claude, tu es toujours la référence pour les médias sérieux et un modèle de policier inégalé jusqu’à présent ! Avec par avance toutes mes excuses pour la familiarité transparaissant dans cette dernière phrase interjective. C’était le temps de l’esprit Boy-Scout (comme le qualifia le commandant Saratte lors d’une de ses très nombreuses interviews), rejoignant en cela l’analyse de quelqu’un qui fut un précurseur sans le savoir et qui est toujours étonné de voir que son « modeste film de divertissement sans prétention aucune » est aussi le film de référence sur le sujet (comme Subway de Luc Besson le sera sur les univers insoupçonnés du métro) : Pierre Tchernia, auteur et réalisateur des Gaspards, tourné en 1973, soit quelques années auparavant.

Plongez-vous, plongeons-nous sans plus attendre dans les méandres souterrains et circonvolutions de l’esprit de Thierry Brayer qui raconte ici par le menu tout ce qui lui est arrivé au cours de deux années d’une fréquentation assidue des dessous de la ville. Il nous narre comment il chercha, non pas le passage mythique sous la Seine comme tous les cataphiles débutants alors, mais tout simplement comment parvenir à ouvrir cette boîte de pandore pour s’y glisser, boîte capable de vous avaler en entier pour ne plus jamais vous relâcher totalement : ne dit-on pas « Cataphile un jour, cataphile toujours ! » ? Pour vous accompagner dans cette lecture, il y a désormais diverses musiques outre celle des Gaspards (ou d’autres des années 80 qui bruissent dans le livre) que vous pouvez écouter. En cherchant bien sur le Net, vous en trouverez quelques-unes écrites par des cataphiles qui ont su capter les sensations et évoquer leurs souvenirs intimement liés à ces lieux souterrains. D’ailleurs Cécile 2211, le pseudonyme cataphile de notre auteur, n’a-t-il pas de rapport également avec la musique ? Et cette Salle de musique souterraine qui est, depuis, bien présente sur les plans cataphiles, n’est-elle pas la seule et unique trace « virtuelle » du passage de notre auteur sous Paris, preuve qu’il n’a pas totalement rêvé ses souvenirs ?

Dépêchons-nous de lire la chose avant que tout ne soit plus que du domaine du passé, comme le feu Minitel, fil rouge de ce roman et qui vient de rendre l’âme après avoir résisté dans une toute petite niche devant l’invasion inexorable de l’Internet… haut débit qui plus est !

Pour reprendre les paroles de Barthélémy Dumont par l’entremise d’Arlette Lebigre[9] : « Si cruels que soient ces souvenirs, ils sont trop précieux pour que je me résigne à les laisser disparaître avec moi. » Et ces faits, rédigés quelques dizaines d’années après les avoir vécus, j’espère qu’ils vous feront à vous aussi pour plus tard de jolis souvenirs, car la mémoire s’arrange parfois avec ce qui nous convient le mieux dans notre passé, le réécrivant à sa manière !

GILLES THOMAS


[1] De Vassilis Alexakis, je vous recommande tout particulièrement la lecture de Avant paru en 1992 aux éditions du Seuil, qui se passe intégralement sous le cimetière Montparnasse. Quant au prochain opus annoncé de cet auteur protéiforme, il se déroulera autour du jardin du Luxembourg à la fois dessus et dessous, à différentes époques.

[2] « La Cité des Cataphiles (mission anthropologique dans les souterrains de Paris) », par Barbara Glowczewski, et al. © Librairie des Méridiens (1983).

[3] Dès 1782, on trouvait dans les « magasins de nouveautés » un opuscule anonyme s’intitulant : Projet de catacombes pour la Ville de Paris, en adaptant à cet usage les carrières qui se trouvent tant dans son enceinte que dans ses
environs .

[4] Passant de l’Ossuaire municipal à l’ensemble des carrières de Paris, en liaison ou non avec cet ossuaire, jusqu’à atteindre les carrières de banlieue, voire de province (par exemple celles du Chemin des Dames), et ce dès l’origine.

[5] « Le combat des cataphiles contre les cataclastes », par Jacques Chabert in Spelunca (numéro daté de juillet 1985).

[6] Comme aurait dit l’Abbé de l’Attaignant qui ne savait dissocier les deux !

[7] Dans l’Almanach Dauphin ou Tablettes royales du vrai mérite des artistes célèbres du royaume et d’indication générale des Principaux Marchands, Banquiers, Négocians, Artistes & Fabricans des Six-Corps, Arts & Métiers de la Ville & Fauxbourgs de Paris, & autres Villes commerçantes du Royaume, &c. Présenté & dédié à Monseigneur le Dauphin, pour la première fois, en 1772 – Année 1777 , on lit à la rubrique Mathématiciens : Dupont, rue Neuve Saint-Médéric, Professeur de Mathématiques, tient chez lui cours de Géométrie, de Physique & de Dessin, & donne tous les dimanches matin des leçons gratuites aux pauvres ouvriers. En 1777, il avait été pressenti pour voir quel remède appliquer au mal des carrières dont souffrait Paris, ce dont il se targua par la suite : Les dimanches le matin j’instruis gratuitement six ouvriers voilà mes occupations depuis vingt ans sans sortir de la maison où je suis, n’oubliant pas de se qualifier d’Inspecteur général des carrières nommé par Sa Majesté et professeur de Mathématiques et de Physique – Rue Saint- Médéric.

[8] Auteur de ce superbe ouvrage que sont « Les Catacombes de Paris. Promenade interdite (Le côté obscur de la ville lumière », paru à la mi de ce si joli mois de mai 2011 chez Volum éditions. À la suite de l’incontournable chapitre historique consacré aux Histoires et légendes des carrières de Paris servant à planter le décor, s’ouvre une partie consacrée à la « cataphilie » présentant Les cataphiles, Les cataflics, évoquant L’atmosphère (qui émane des lieux), décrivant L’équipement du cataphile, racontant des Situations délicates ou l’Organisation d’une fête, parlant des Accès clandestins et des Us et Coutumes des habitués. Montrant en quelque sorte toutes les facettes de la même pièce de théâtre, Paris grâce à ces sous-sols ressemblant d’ailleurs aux tréteaux d’une scène qui aurait gardé figées sous ses jupons les traces de toutes
les pièces jouées précédemment.

[9] Avant-propos de « Moi, Barthélémy Dumont, geôlier de la Conciergerie », par Arlette Lebigre (© Perrin 2009).

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Les illustrations d’Éva Morana-Jourdain


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Les catacombes en 1980

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Autour des catacombes et du roman

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